C'est un documentaire rare, tourné pendant dix ans dans un village près d’Arras, dans le nord de la France. Avec Gabin, le réalisateur français Maxence Voiseux réussit un premier film exceptionnel. Il nous embarque dans la vie d'un garçon, qu'on accompagne entre ses 8 ans et ses 18 ans, avec tout ce qui va avec. Au Festival de Cannes, le film est projeté à la Quinzaine des réalisateurs.

Publié le : 14/05/2026 - 15:30Modifié le : 14/05/2026 - 16:01

4 min Temps de lecture

Quelque part, dans le nord de la France, un père, Dominique, et son fils, Gabin, 8 ans, sont à table. « Ouvre la bouche ! Non, tu n'as pas de caries », assure le premier. Sinon, ils parlent peu (« Je me demande à qui tu ressembles »), mais chacun comprend ce que l'autre pense. Après, chacun s'occupe de ses affaires : le père retourne à sa boucherie qu'il tient depuis 30 ans, la mère nourrit et trait les vaches dans sa petite ferme qu'elle gère toute seule à l'ancienne, et Gabin aide l'un ou l'autre quand il ne travaille pas à ou pour l'école, qui le stresse le plus souvent…

Le film démarre quand Gabin n'est pas encore aussi grand que la vache qu'il aime tant. « Tu es plus grand que moi, mais c'est moi le chef », lui dit-il. Sa mère, Patricia, élève des brunes, une race de vache têtue comme la famille Jourdel.

Sous l'objectif d'une caméra pratiquement invisible – tant Maxence Voiseux réussit à faire corps avec les protagonistes, à filmer le présent en format 4:5, et nous faire oublier qu'il s'agit d'un documentaire. Nous voyons grandir Gabin, depuis son enfance jusqu'à sa majorité. Du début à la fin, on le sent tiraillé entre ses désirs et ses devoirs, entre sa souffrance de voir la ferme de sa mère faire faillite et les injonctions de son père de reprendre la boucherie, l'œuvre de sa vie et sa raison d'être...

En tant que benjamin de la famille – les deux autres frères ont déjà quitté la maison –, toutes les attentes pèsent sur lui. Mais nous comprenons vite que ce garçon, né prématuré, restera très fragile et sensible toute la vie. « ​​​​​​​J'ai envie de travailler avec des animaux, mais avec des animaux vivants », rétorque-t-il quand il sent que le souhait de son père de le designer comme successeur devient trop pressant. Gabin préfère caresser et embrasser les vaches dans l'étable et manier la fourche pour ramasser le foin. Parfois, il se promène même avec un petit veau dans le village quand il ne s'immerge pas dans son jeu vidéo, où le monde agricole ressemble encore plus à un monde idéal.

Mais les années passent, Gabin a mué et se cherche. Le gamin à la fois réfractaire et sensible laisse pousser ses cheveux, se rase la tête, met des lunettes en bleu et rouge, est tenté par l'élevage canin... et finit par parler enfin avec sa mère et son père d'un avenir qui bousculera tout.

À la fin, l'inattendu triomphe. Gabin, le garçon tellement enraciné entre les champs de blé et les vaches de la ferme, décide de partir au Canada – ce qui était jadis le rêve de sa mère. Cette dernière, à première vue aussi rieuse que simple, commence à étudier la psychogénéalogie, et le père, d'habitude si dur et porté sur le travail, se met en retraite dans un monastère dans le Gard. « J'ai transmis à Gabin le côté matériel, mais pas assez le spirituel. Moi, je suis croyant. Je vais tous les lundis à la tombe de mes parents pour parler avec eux. Mon père m'avait transmis le matériel, mais j'ai eu aussi une mère qui m'avait transmis le spirituel », explique le réalisateur.

Là, une autre histoire commence. Celle de la transmission ou de la rupture entre père et fils. Le rôle du père, a-t-il changé ? S'agit-il d'une fracture nécessaire entre les générations ? D'un aveuglement d'un père obsédé de transmettre le fruit de son travail à son fils ? Ou d'une évolution annonçant la déflagration du monde actuel ?

Maxence Voiseux capte à merveille les personnages et les paysages, la famille et le fils, le temps et les tempêtes, les âmes et les arbres, les vaches et les violences... Ainsi, le film s'apparente à un petit miracle : les protagonistes nous emmènent dans leur maison, dans l'étable et dans la boucherie, dans la salle de classe, mais aussi dans leur intimité, partageant leurs souhaits les plus chers. Ils mènent leur vie avec nous, nous traitent et nous respectent comme un membre de la famille. Sans aucun voyeurisme, on respire leurs angoisses et leurs désirs – et nous invitons finalement leurs questionnements dans notre propre vie. Une histoire qu'on ne peut pas raconter, mais qu'il faut vivre.

À lire aussiCannes 2026: une compétition sans films africains ni blockbusters, sur fond de guerres culturelles

Extracted and lightly reformatted for readability. · Source: fr