Près de cinq ans après leur retour au pouvoir, Bruxelles s'apprête à ouvrir ses portes à des représentants talibans. Et ce non pour parler droits humains ou condition des femmes, mais expulsions : la Commission européenne les invite à discuter du renvoi d'exilés afghans vers leur pays d'origine. Un tournant diplomatique plébiscité par de nombreux États membres depuis des mois, mais qui se heurte à plusieurs obstacles juridiques et à la désapprobation des associations.

Les talibans bientôt reçus à Bruxelles ? L'idée aurait semblé inimaginable il y a encore quelques années. Pourtant, une lettre estampillée de la Commission européenne invite désormais officiellement des représentants du régime afghan dans la capitale belge. Objet des discussions : le renvoi d'exilés afghans vers leur pays d'origine. Une première pour ce pouvoir islamiste revenu à Kaboul en août 2021, que l'Union européenne refuse jusqu'ici de reconnaître officiellement.

« La Commission, en collaboration avec le ministère suédois de la Justice, a adressé une lettre aux autorités de facto en Afghanistan afin de leur demander de participer à une réunion technique sur le renvoi de migrants afghans », a confirmé, mardi 12 mai, Markus Lammert lors d'une conférence de presse. Les mains serrées sur son pupitre, le porte-parole de la Commission européenne s'efforce toutefois de maintenir la ligne européenne : « L'Union a reçu pour mandat du Conseil de maintenir un dialogue opérationnel avec les autorités talibanes. Mais cela ne constitue en aucun cas une reconnaissance. »

En coulisses pourtant, les lignes bougent depuis des mois. Deux réunions techniques ont déjà eu lieu à Kaboul entre responsables européens et autorités afghanes. Mais cette fois, les discussions pourraient avoir lieu directement à Bruxelles, au cœur même des institutions européennes.

Si les Vingt-Sept font tomber leurs tabous diplomatiques à l'égard des talibans, c'est sous la pression croissante de plusieurs États membres qui réclament la reprise des expulsions vers l'Afghanistan, fortement limitées depuis le retour des fondamentalistes religieux au pouvoir. « Le problème est qu'il est évident que les conditions ne sont pas réunies pour un retour en Afghanistan », grince Laurent Delbos, chargé de plaidoyer pour l'association Forum réfugiés.

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En octobre 2025, vingt pays européens ont adressé une lettre commune à Bruxelles afin de demander l'ouverture de négociations avec les autorités de Kaboul. Parmi eux : l'Allemagne, la Pologne, la Grèce ou encore l'Italie. Tous estiment que l'impossibilité de renvoyer certains Afghans déboutés du droit d'asile ou condamnés pénalement représenterait un problème sécuritaire pour le Vieux Continent.

« Ce sur quoi ils souhaitent se concentrer, c'est le retour des personnes qui, bien entendu, n'ont pas le droit de séjourner dans l'Union [européenne] et qui constituent une menace pour la sécurité », a insisté Markus Lammert. Des critères aussi imprécis que soigneusement laissés dans le flou. Le porte-parole évoque timidement des personnes dont la demande d'asile « a fait l'objet d'une évaluation négative » et qui ont épuisé leurs recours, avant de renvoyer le reste « à l'appréciation des États membres ».

Sur ce terrain, l'Allemagne a ouvert la voie. Tout à son obsession de mettre un frein à l'immigration, le pays a durci sa ligne sur les expulsions de ressortissants condamnés pour des faits graves après plusieurs attaques meurtrières commises par des réfugiés sur son territoire.

En août 2024, l'Allemagne est alors devenue le premier pays européen à renvoyer des Afghans dans le pays gouverné par les talibans. Trois vagues de renvois vers Kaboul plus tard, un total de 121 Afghans en situation irrégulière ont été expulsés. Berlin affirme qu'il s'agissait de personnes ayant des antécédents criminels, condamnées notamment pour violences sexuelles, homicides ou encore blessures volontaires. Mais une enquête diffusée début mai par la chaîne publique allemande ZDF affirme que les autorités visent également des hommes afghans célibataires n'ayant commis aucune infraction.

Dès juillet dernier, deux représentants des talibans foulaient le sol allemand, condition imposée par le régime mis au ban de la communauté internationale afin d'autoriser de nouvelles expulsions. « Nous voulons effectuer des renvois réguliers, et cela ne signifie pas uniquement par des vols charter, mais également par des vols commerciaux », déclarait début octobre le ministre allemand de l'Intérieur Alexander Dobrindt. Dix jours plus tard, l'Autriche lui emboîtait le pas en expulsant à son tour un réfugié afghan condamné pour délits sexuels et violences aggravées, selon les autorités. « Ces délinquants doivent quitter notre pays et d'où ils viennent importe peu », lançait sans retenue le chancelier conservateur Christian Stocker.

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Mais ces expulsions peuvent-elles réellement se faire au mépris des garanties de sécurité ? Si le droit européen ne bannit pas les renvois vers l'Afghanistan, les États membres sont cependant tenus par la Convention européenne des droits de l'homme, qui interdit, entre autres, la torture et les traitements inhumains. « Toute la jurisprudence des dernières décennies interdit de renvoyer des personnes vers des pays où elles risqueraient ce type de traitement », précise Matthieu Tardis, spécialiste des politiques migratoires européennes et co-directeur de Synergies Migrations.

En effet, depuis le retour des talibans au pouvoir, les Nations unies alertent régulièrement sur les violations des droits humains commises dans le pays, maintenu sous un joug liberticide et en proie à une grave crise humanitaire. Elles sont largement documentées : arrestations arbitraires, disparitions forcées, répression politique, « apartheid de genre »… Une situation qui continue de pousser de nombreux Afghans à chercher refuge en Europe : ils représentaient en 2025 la première nationalité parmi les demandeurs d'asile dans l'Union européenne et, selon les chiffres publiés par Eurostat, 73% d'entre eux ont obtenu une protection en première instance. « Ça nous semble décalé de mettre des efforts sur le retour d'un public qui est avant tout en besoin de protection », souligne Laurent Delbos.

Et trier sur le volet les profils des exilés à renvoyer en écartant les Afghanes - considérées par la Cour de justice de l'Union européenne comme un groupe social persécuté dans leur pays -, les militants politiques ou les minorités religieuses ne suffit pas aux yeux du chargé de plaidoyer de Forum réfugiés. « Les sanctions disproportionnées imprègnent la société afghane dans son ensemble et peuvent toucher toutes les personnes de façon indifférenciée », affirme-t-il. En mars dernier, la Cour européenne des droits de l'Homme annulait ainsi l'expulsion d'un Afghan depuis la Suède pour « risque réel de mauvais traitement » à son retour, en partie dû à son « occidentalisation ».

Reste alors le cas des ressortissants condamnés, déchus de leur statut de réfugié pour avoir commis un crime grave et principal argument avancé par les gouvernements favorables à ces renvois. Or, « ce n'est pas parce qu'on retire un statut de réfugié que tout d'un coup la personne devient expulsable du territoire. Le retrait du statut n'enlève pas la qualité de réfugié ni ses droits », tranche l'expert.

Mais ce n'est pas cet obstacle que les États européens cherchent précisément à lever, ni celui des exemptions dont auront besoin les talibans pour se rendre dans un pays qui ne reconnaît pas leur régime. Le dialogue engagé avec les autorités afghanes vise plutôt à faire sauter le verrou pratique des expulsions. Car sans leur coopération – documents consulaires, laissez-passer, vols sécurisés –, les expulsions restent largement théoriques. « Ces discussions doivent avancer s'ils veulent mettre en œuvre ces éloignements », rappelle Matthieu Tardis.

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La Commission européenne, elle, continue de défendre une approche « coordonnée ». « Les retours vers des pays politiquement sensibles posent des défis qui doivent être abordés de manière globale et coordonnée », martèle Markus Lammert.

Mais au Parlement européen, l'initiative de Bruxelles suscite déjà de vives critiques. « Depuis des années, la Commission européenne collabore avec les régimes les plus autoritaires dans le cadre de la politique migratoire de l'Union européenne. Une nouvelle ligne a été franchie avec l'invitation de représentants du régime des talibans », dénonce auprès de RFI l'eurodéputée écologiste Mélissa Camara. L'élue fustige un « profond renoncement aux valeurs et droits qui fondent l'Union européenne ». « Ces discours existent depuis longtemps, mais pour la première fois, ils arrivent dans une phase concrète, législative », abonde Matthieu Tardis.

Une dérive « scandaleuse » qui fait abstraction de l'arbitraire taliban, juge à son tour Zaman Sultani, spécialiste de l'Afghanistan pour l'ONG Amnesty International. Impossible pour le chercheur de ne pas penser aux plus de cinq millions d'Afghans rentrés d'Iran et du Pakistan depuis 2023, le plus souvent contre leur gré. « La plupart des expulsés avec qui nous avons échangé sont des activistes des droits humains qui ne peuvent même plus retourner là où ils habitaient ou travailler par crainte d'être reconnus puis torturés ou tués, raconte-t-il. Mais où retourner sinon chez eux ? » En juillet dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme appelait déjà à « une halte immédiate du retour forcé de tous les réfugiés et demandeurs d'asile afghans ».

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