C’est une enquête hors norme qui a été publiée en avril 2026 sur la revue scientifique Pnas Nexus. Une équipe franco-canadienne, menée par la chercheuse Rozenn Colleter de l'INRAP, a passé au crible les analyses chimiques osseuses rassemblées de 12 281 individus répartis sur 673 sites européens et 393 localisations chronologiques, des débuts de l’agriculture aux années 1840, pour mesurer les inégalités au travers de l’alimentation. Les résultats sont saisissants.
Publié le : 14/05/2026 - 12:23
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Depuis le début des années 2000, on sait que les inégalités sociales se lisent aussi sur nos squelettes. Chaque élément chimique, le carbone ou l’azote par exemple, pour citer ceux qui intéressent cette étude, se définit par le nombre de neutrons contenus dans chaque atome. Pour autant, leur nombre de protons peut varier, créant différents isotopes pour chaque élément. L’isotope le plus connu est le carbone 14, qui, par sa radioactivité, se désagrège par moitié tous les 6000 ans environ, nous permettant de dater assez précisément des trouvailles archéologiques remontant à 40 000, voire 50 000 ans.
D’autres isotopes du carbone nous renseignent en revanche, quand ils sont prélevés dans le collagène des os d'un défunt, sur les végétaux consommés durant ses dix dernières années de vie. En effet, les molécules synthétisées par le corps humain gardent la trace des isotopes contenus dans les plantes qui ont été absorbées. Leur utilisation est délicate, car le taux peut varier en fonction de nombreux critères, notamment la présence de plantes dites C4, le millet par exemple, introduit à l’âge du bronze. Les isotopes de l’azote nous informent en revanche sur le niveau de consommation de protéines animales, lequel reste un important marqueur du niveau de richesse d’un individu jusqu’à une époque récente.
Pour mener à bien une telle synthèse, il a fallu trier parmi les études existantes celles qui concernaient des sites d’au moins 10 individus au collagène bien conservé, exclure les enfants pour lesquels les résultats peuvent être trompeurs et sélectionner des individus dont le sexe pouvait être déterminé avec une probabilité d’au moins 95 %. Dans quelques cas, une certitude de 80% a été tolérée quand les effectifs disponibles étaient très limités.
L’équipe de recherche a constaté parmi les études référencées une nette surreprésentation des individus masculins à l’exception de la période néolithique. Pour le Moyen Âge par exemple, les sites monastiques ne comptent que des hommes. Par ailleurs, les tombes masculines, plus riches en objets, ont sans doute été mieux exploitées. Il est possible enfin qu’ostéoporose et ménopause aient détérioré plus rapidement certains squelettes féminins.
Il serait hasardeux de comparer les résultats obtenus d’un site ou d’une époque à l’autre, du fait de la diversité de l’environnement et des régimes alimentaires. Mais cette enquête chimique peut en revanche être exploitée de manière fort instructive quand elle se double d’une étude statistique. Les archéologues, qui s’intéressent depuis longtemps aux inégalités, sont familiers du coefficient de Gini, permettant de mesurer les écarts de richesse sur la base des traces matérielles. Toutes les inégalités cependant ne se traduisent pas en tombes somptueuses ou misérables, et les habitats restent très inégalement conservés.
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Les variations de régime alimentaire au sein d’une communauté constituent de fait un indicateur infiniment plus robuste. Pour l'exploiter, chercheuses et chercheurs ont utilisé cette fois un outil bien connu des économistes mais inédit en archéologie, le rapport interdécile, autrement dit l’écart existant sur chaque population entre les 10 % les mieux lotis et les 10 % les plus défavorisés. L’étude révèle que la révolution agricole du Néolithique s’est opérée au sein de sociétés relativement égalitaires. L’écart entre plus riches et plus pauvres a commencé à se creuser avec l’âge du Bronze, époque où apparaissent des États et des systèmes économiques plus complexes. Les inégalités atteignent leur apogée durant l'âge du Fer, l'Antiquité et enfin le Moyen Âge tardif.
En 2005, la thèse de Priscille Touraille, sous la direction de Françoise Héritier, avait émis l’hypothèse qu’« un inégal accès aux ressources pour les femmes sous l’influence des systèmes de genre avait constitué une force sélective sur la stature en termes d’évolution génétique ». En d’autres termes, les différences de tailles entre hommes et femmes étaient aussi, peut-être surtout, une affaire de nutrition. L’étude de 2026 en « apporte les premières preuves quantitatives à grande échelle ». En effet, à toutes les époques, les femmes sont surreprésentées dans le décile inférieur et les hommes le sont dans le décile supérieur.
Le même écart se retrouve dans la consommation de viande de manière très significative à partir du Néolithique jusqu’à la fin du Moyen Âge. Sur l’ensemble des cohortes, on trouve en moyenne 2,16 fois plus d’hommes dans les 10 % ayant le plus accès à une alimentation carnée. Pour les deux marqueurs, les variations d’un groupe à l’autre sont suffisamment importantes pour qu’on ne puisse conclure à des raisons strictement biologiques. Elles résultent bien « de différentes pratiques culturelles ou sociales au fil du temps ».
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Les périodes ou les civilisations qui présentent les plus grandes inégalités sociales ne sont pas forcément celles où les inégalités de genre sont les plus élevées. « Dans la Rome antique, par exemple, les repas étaient partagés entre hommes et femmes de même classe sociale, mais l'approvisionnement alimentaire était étroitement lié au statut social. Cela était moins vrai pour les sociétés hellénistiques [sociétés hellénisées après les conquêtes d’Alexandre le Grand], qui tendent à présenter davantage d'inégalités alimentaires entre hommes et femmes dans notre base de données. » est-il expliqué dans l’étude. La systématisation des prélèvements de collagène dans les nouveaux sites permettrait d'affiner encore ces importants résultats.
À lire: « Dietary inequality marker reveals 10,000 years of gender and cultural disparity in Europe » publié en anglais sur la revue Pnas Nexus en avril 2026.
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