Au soir du 22 juin 2010, c'est la fin de l'aventure pour l'équipe de France. Les Bleus, éliminés dès les phases de groupe du Mondial 2010, sortent humiliés d'une compétition où rien n'est allé pour eux, tant sur le rectangle vert que dans les coulisses. Le documentaire "Le Bus : les Bleus en grève", sorti sur Netflix mercredi 13 mai, revient sur ce qui fut l'une des pires pages de l'histoire du football français, à grands renforts de témoignages d'acteurs de premier plan.
À commencer par Raymond Domenech. Présent tout au long du documentaire, l'ancien sélectionneur (2004-2010) agrémente, 16 ans après les faits, les images de nombreux commentaires, mais aussi de phrases crues tirées de son journal intime auquel il a donné accès pour l'occasion. Le montage final n'a visiblement pas plu à l'actuel consultant de L'Équipe TV, qui a dénoncé sur X, jeudi 14 mai, ce qu'il qualifie de "poubelle haineuse", de "viol de (s)on âme" ou encore de "réquisitoire extraordinairement violent contre (s)a personne".
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D'autres acteurs de Knysna sont aussi présents pour raconter leur version des faits : Patrice Évra, alors capitaine des Bleus, William Gallas (vice-capitaine), ainsi que l'ancien défenseur Bacary Sagna. François Manardo, ex chef de presse, et Robert Duverne, chargé en 2010 de la préparation physique, donnent aussi leur version de l'histoire.
Dès le début du documentaire, le décor est planté. Les Bleus obtiennent leur ticket pour l'Afrique du Sud en s'imposant en match de barrage face à l'Irlande après une main de Thierry Henry qui fera couler beaucoup d'encre. Est aussi rappelée la performance de l'équipe de France lors du précédent Mondial, où elle est allée en finale, s'inclinant alors aux tirs au but face à l'Italie.
Raymond Domenech, déjà sur le banc en 2006, garde un goût amer de cette finale perdue et espère de nouveau mener les Bleus au sommet en Afrique du Sud. "Je suis quelqu'un qui croit aux signes du destin, confie-t-il. J'arrive avec cette certitude que rien ne peut nous arriver." Dépeint dans le documentaire comme un provocateur adorant le théâtre et fan d'astrologie – au point de sélectionner des joueurs en fonction de leur signe –, le sélectionneur tricolore dit faire de l'adversité une force.
Ses relations avec la presse sont plus que glaciales, mais cela l'importe peu. Dès l'arrivée au Mondial, il dit qu'il "ne veut pas de médias", selon François Manardo, qui l'assiste dans ce domaine. "J'ai été un joueur haï, j'ai été un sélectionneur haï… Ça me fait avancer, c'est mon moteur", confie face caméra Raymond Domenech. Dans son journal intime, il se montre plus vulgaire à l'encontre d'un journaliste : "Presse : des questions à la con. Je suis resté calme, posé, souriant… Un vrai fils de pute."
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Les tensions avec la presse laissent vite place à des frictions avec les joueurs de l'équipe de France. Patrice Évra est nommé capitaine pour le Mondial 2010, plutôt que Williams Gallas. "Il n'a rien d'un capitaine", tranche Raymond Domenech dans le documentaire, sans regretter son choix. "Je savais déjà que ça allait foutre la merde dans le groupe", se remémore quant à lui Patrice Évra.
Tous les ingrédients sont réunis pour un début de compétition serein : lors de leur premier match le 11 juin, les Bleus, donnés favoris, font 0 à 0 face à l'Uruguay. Dans ses notes de l'époque, Raymond Domenech constate que "beaucoup de monde attend notre chute. Je suis dépassé, j'ai juste envie de m'arrêter."
Les Bleus sont déjà dans une posture délicate en ce début de Mondial. Le match face au Mexique, le 17 juin, apparaît donc décisif pour la qualification. "Ce match, si tu veux te qualifier pour la suite, tu dois le gagner", résume Williams Gallas. Sur des images d'archives, on voit Raymond Domenech pester contre Nicolas Anelka qui ne semble pas suivre ses consignes. Mi-temps. Les Bleus reviennent sur le terrain, pas Anelka. Ils s'inclinent finalement 2-0. L'Équipe titre "Les imposteurs" après le match.
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Deux jours plus tard, le quotidien sportif – au fait d'une grosse dispute entre le sélectionneur et l'attaquant français – fait une nouvelle une, barrée d'une déclaration très forte : "Va te faire enculer sale fils de pute !" Des propos soi-disant tenus par Nicolas Anelka à l'encontre de Raymond Domenech, lors de la rencontre contre le Mexique.
"Ce truc-là a pourri la vie de toute ma famille pendant des années", déplore aujourd'hui l'ancien sélectionneur. Mais il affirme ne pas avoir entendu ces mots de la part de l'attaquant tricolore. "'T'as qu'à la faire ton équipe de merde', et il jette ses chaussures", se rappelle Raymond Domenech. "Il m'a tutoyé, pour moi, ça, c'était le pire de tout. Mais je suis formel, il ne me l'a jamais dit (ce qu'a rapporté L'Équipe, NDLR)."
Même son de cloche pour Patrice Evra : "La une de L'Équipe c'est ça, et moi je suis à côté de Nicolas Anelka, et je sais qu'il a jamais dit ça." Avant que l'ancien capitaine ne roule en boule le journal avant de le jeter hors cadre dans le documentaire. Le lendemain de la sortie du journal, Nicolas Anelka doit être renvoyé en France – ce qui aura finalement lieu sur décision de Jean-Pierre Escalettes, alors président de la Fédération française de football. Patrice Évra tente une médiation : que le joueur puisse rester s'il s'excuse.
Mais d'excuses, il n'y aura pas. Chacun se renvoie la balle sur sa part de responsabilité dans cette affaire. Le documentaire met bien en lumière le trop plein d'ego des principaux protagonistes. Une chose est sûre : la confiance est brisée et l'ambiance largement teintée d'animosité. "J'ai parfois des montées de haine avec ces abrutis", écrit Raymond Domenech dans son journal intime à propos de son groupe.
Puis, vient le fameux épisode consécutif au départ de Nicolas Anelka : une conférence de presse lors de laquelle le capitaine des Bleus s'émeut devant la presse que quelqu'un du vestiaire ait parlé à un journaliste. La recherche de "la taupe" est lancée. "Je suis fou de rage à ce moment-là, c'est le chaos, c'est une incompréhension totale. À ce moment-là, c'est mon cœur qui a parlé", raconte Patrice Évra face caméra.
Dans son journal intime, Raymond Domenech écrit que "c'est donc quelqu'un du vestiaire qui a bavé. Il y a une taupe. Un enculé qui raconte." L'ancien préparateur physique des Bleus, Robert Duverne, se souvient lui aussi de l'ambiance d'alors : "Assez vite, j'entends un truc : 'Qui a parlé ?' C'est le seul truc qui préoccupe les joueurs (...). Ils veulent choper le mec qui a parlé, ça va être la chasse à l'homme, en fait." Un climat qui a "pourri le groupe", selon William Gallas.
Seize ans plus tard, le mystère demeure entier sur la personne qui pourrait avoir parlé. Et pour cause. Selon François Manardo, "il n'y a pas un traître, il n'y a pas un Judas, il n'y a pas une taupe. Cela ne repose pas sur une trahison. Ça repose sur de la connerie." Le journaliste de L'Equipe Vincent Duluc ne dit pas autre chose : "L'histoire elle-même, c'est que la taupe s'ignore. C'est-à-dire que le joueur qui a révélé à un journaliste qu'il s'était passé ça à la mi-temps dans le vestiaire n'est pas au courant que c'est lui la taupe, il ne le sait toujours pas."
Raymond Domenech a, lui, sa petite idée et il le confie dans le documentaire : "Le départ, c'est une discussion avec Ribéry dans la zone mixte à la fin du match. Et Franck aurait dit : 'Oh putain, le coach, à la mi-temps avec Nico, ça a été chaud.' De là, les journalistes ont commencé à chercher. Donc ils ont appelé les frères, les agents, tous les relais qu'ils avaient auprès des joueurs... Et c'est à partir de là que toute l'info a été plombée."
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Franck Ribéry a rapidement réagi sur X, démentant les propos de son ancien sélectionneur et lui répondant : "Mamamiaaaa Domenech, je t'aime beaucoup. Juste… Je garde la vraie histoire pour plus tard. Allez, ciao bello."
L'histoire pourrait s'arrêter là tant elle est déjà hors du commun. Mais après le départ de Nicolas Anelka, les Bleus se réunissent. Il faut marquer le coup pour contester l'exclusion de l'attaquant tricolore. Ce mouvement d'humeur prendra forme à l'entraînement du 20 juin. "Dans l'hôtel, on sent l'odeur du complot", écrit Raymond Domenech.
Le seul entraînement de ce Mondial ouvert à la presse sera celui de la grève des joueurs. Ils descendent du bus, signent des autographes et remontent dans le bus. "C'est une humiliation pour Nico, on a choisi de ne pas s'entraîner. (...) On n'est pas obligé d'accepter l'injustice", dit Patrice Évra. Robert Duverne s'explique avec le capitaine des Bleus devant les caméras, les deux hommes manquent d'en venir aux mains et Raymond Domenech les sépare. "Je dis : 'Pat' il faut s'entraîner.' (...) Je critique l'action, ce n'est pas la bonne manière de faire passer leur message", se souvient l'ancien préparateur des Bleus. "Je sais que j'ai échoué à convaincre, donc je m'en veux", dit-il avant de pleurer face caméra.
Les joueurs pensent rentrer à leur hôtel, mais le bus ne repart pas. "Je prends les clés, pour pas qu'ils s'en aillent", raconte Raymond Domenech, qui espère encore pouvoir convaincre les joueurs de s'entraîner. Il n'en sera rien. François Manardo se souvient d'un "chaos total". "On assiste en direct aux funérailles de l'équipe de France." Les joueurs lui demandent de lire une lettre à la presse, il refuse. Le sélectionneur s'en charge. "C'est votre meilleure action collective de tout le Mondial", écrit-il dans son journal intime.
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Vient le dernier match contre l'Afrique du Sud, le 22 juin. Patrice Évra n'est pas titularisé. La rupture entre Raymond Domenech et son groupe est consommée et assumée. Les Bleus s'inclinent 2 à 1 contre le pays hôte et quittent l'Afrique du Sud dans la foulée. Des sifflets résonnent avant qu'ils embarquent dans leur avion et "le retour en France est très tendu", se souvient Bacary Sagna.
La classe politique s'en mêle. La ministre des Sports, Roselyne Bachelot, lâche dans l'hémicycle cette réplique au vitriol sur les Bleus : "Des caïds immatures qui commandent à des gamins apeurés." Quelques jours avant, dans le huis clos de Knysna, elle émouvait les joueurs aux larmes en parlant seule à seul avec eux. "Tu vas à l'Assemblée et tu nous détruis comme ça ?" déplore Bacary Sagna seize ans plus tard. "J'avais oublié la violence de cette histoire", affirme Patrice Évra.
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