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L'actualité
Dans un peu plus d'un mois, GTA 6 sera enfin là. Ce "enfin", vous le prenez comme vous voulez : il pourra être aussi bien synonyme de soulagement majeur (enfin, on va peut-être un peu moins en parler maintenant) ou d'aboutissement de plusieurs années d'attente, dès le 19 novembre. C'est à cette date qu'il sera possible de le lancer, d'y jouer, et, in fine, de le juger. Non pas pour l'image que l'on s'en fait depuis des années, nourrie de fantasmes et d'infox en tous genres galvaudées par les usual suspects à la recherche du moindre petit bout de "lore" et "d'easter eggs" à décortiquer sans substance, mais plutôt pour ce qu'il sera bel et bien. Si bien qu'à l'heure où vous lisez ces lignes, GTA 6 est le meilleur jeu du monde. Il est si parfait qu'il n'existe pas encore. Mais que se passera-t-il quand il sera là ?
Matez-moi l'état des troupes : alors même que la substance d'alors se résumait à deux pauvres trailers et la promesse d'une édition pas du tout physique, Take-Two se vantait déjà de précommandes "sans précédent" dans l'histoire de l'industrie. Loin de nous l'idée de réduire le raz-de-marée à venir à l'état de simple nouveau jeu : on parle plutôt d'un événement cosmique, que dis-je, d'un renversement mondial sans précédent, d'un rouleau compresseur qui poussera moult stakhanovistes à poser une semaine de congés pour taper du flic et vivre la vie rêvée, entre les kilos de coke, la bande-son du vice et leur refonte personnelle du code de la route. "Le plus grand événement culturel du 21è siècle", lit-on même parfois chez les plus zélés, lesquels font directement écho à une citation de Strauss Zelnick (PDG de Take-Two), qui avait indiqué que GTA 6 était "le produit de divertissement le plus attendu de tous les temps". Eh, on se calme un peu non ? Parce qu'on aime jouer les pisse-froid en pleine effervescence hyperbolique, nous rappellerons donc que GTA 6 n'est pour l'heure qu'à l'état d'idée, ou plutôt de rouage supplémentaire du principal facteur de désillusions de l'âme humaine : l'imagination.
Certes, cette attente folle ne vient pas de nulle part. On pourrait même, si l'on ne prêtait qu'une attention limitée à l'importance des mots, la qualifier de légtitime. Rockstar Games, au fil des années et de ses contributions au medium, a su se façonner une image méritée de studio "valeur sûre", toujours capable d'offrir des expériences jusqu'au-boutistes, allant même parfois jusqu'à repousser les limites de ce que l'on pouvait penser possible dans le jeu vidéo. Et surtout, il touche le grand public comme aucun autre, si bien qu'à la hype habituelle du petit microcosme habituel à l'affut de chacune des sorties majeures de l'année (et le metacritic qui les accompagnent, faites pas semblant) s'ajoutent pour GTA 6 tous les joueurs du dimanche, ceux qui s'achètent un, voire deux jeux par an, choisis au diapason, et qui ne manqueront pas de succomber à l'appel de Rockstar le 19 novembre. Et pourtant, tout ce monde, pourtant si différent sur le papier, a un point commun : il n'a encore jamais joué au jeu, mais le voit déjà comme l'expérience ultime, le graal vidéoludique qu'il sera bon d'exposer en insurpassable magnum opus d'un medium qui ne pourra alors qu'entamer son déclin.
Ce que l'on ose voir, dans cette situation d'attente incontrôlable, c'est une mécanique vieille comme le désir humain. Il convient, depuis la nuit des temps, que la chose espérée soit toujours plus belle que la chose obtenue. Soyons clairs : il y a de grandes chances pour que GTA 6 soit un très grand jeu. Sauf que notre thèse, c'est qu'il y a à peu près autant de chances pour qu'il déçoive. Non pas parce qu'il sera mauvais, mais plutôt à cause de cette attente devenue, à force d'années d'auto persuation, impossible à combler.
Alors, comment en est-on arrivé là ? Le concours de circonstances a été savamment orchestré par Rockstar, d'abord. Treize années séparent GTA 6 de son prédécesseur, treize années durant lesquelles le studio s’est muré dans un mutisme tout à fait stratégique, en ne consentant à rompre le silence qu’à de rares occasions. Ensuite, c'est "la communauté" qui a fait le reste : face à la rareté des matières premières, chaque bande-annonce, chaque nouvelle image et parfois même chaque déclaration issue d'un type qui aurait travaillé sur le jeu 6 ans plus tôt, se sont alors vues disséquées, annotées et analysées avec une ferveur qui tiendrait presque de l’exégèse. Cette rareté, cause de toutes les folies susnommées, n'a évidemment rien d'accidentel : elle constitue une stratégie de communication à part entière (que seuls les très gros comme Rockstar peuvent se permettre de tenir sans risquer grand chose), dont le principe tient en une formule : moins on en montre, plus vous allez l'imaginer. Plus vous l'imaginez, plus vous allez le vouloir.
Or l’imagination, livrée à elle-même, ne connaît absolument aucune limite. Autant le réel se heurte toujours à des contraintes, techniques, budgétaires, humaines ; autant le jeu fantasmé, lui, sera toujours absolument parfait (et pour cause : c'est le vôtre). De fait, chaque joueur comble les blancs laissés par le studio avec sa propre conception de la perfection, si bien qu’il n’existe pas un GTA 6 attendu, mais des millions, tous différents et tous irréconciliables par définition. Dès lors, l’un rêve d’un simulateur de vie réaliste, l’autre d’un terrain de jeu anarchique sans aucune entrave, pendant qu'un troisième s'attend à une fresque satirique à la hauteur de l’Amérique contemporaine... En fait, le silence de Rockstar agit comme une sorte de test de Rorschach pour 200 millions de personnes potentielles. Bref : des attentes pareilles, si diffuses et si incompatibles parfois, ne pourront jamais être comblées pour tous.
C'est d'ailleurs ici qu'il conviendra d'en appeler à des noms bien plus illustres que nous. Proust, par exemple, avait déjà diagnostiqué la cruauté intrinsèque du désir : la chose espérée se pare, dans l'esprit qui l'attend, d'un prestige que le contact avec le réel ne peut que dissiper. C'est ainsi que le narraiteur d'À la Recherche du Temps Perdu, qui rêvait des années durant de contrées et de spectacles idéalisés, n'a récolté que la déconvenue de l'arrivée une fois l'heure venue. Au même titre, le GTA 6 de vos projections semble condamné à surpasser celui que Rockstar nous livrera, pour l'unique motif qu'il n'a encore jamais eu à exister.
En voilà, un constat bien déprimant. Et il y a pire : certains considèrent aussi quer le désir n'est rien d'autre qu'un manque, et donc une souffrance. Quant à la satisfaction, lorsqu'elle survient enfin, elle ne procure de son côté aucune joie durable, se bornant à suspendre brièvement le tourment avant de céder la place à l'ennui, voire à un nouveau désir tout beau et tout neuf. Cette philosophie entre d'ailleurs directement en harmonie avec notre monde actuel, plus que jamais tourné vers une consommation outrancière, qui appelle constamment à la prochaine attente parée d'un désir inatteignable par le réel. Le jour de la sortie de GTA 6 viendra donc combler ce manque éphémère, et en le comblant, finira bien par l’éteindre. Resteront ensuite quelques semaines d’euphorie puis l’inévitable reflux, cette petite voix qui chuchote déjà "et maintenant on joue à quoi ?", histoire de lancer à nouveau l'aliénante quête du prochain objet de convoitise. Objet dont on attendra, encore une fois, beaucoup trop. Si ce n'est même encore plus, avec un référentiel désormais entaché du "plus grand jeu de tous les temps" dans le rétroviseur.
Il serait cependant malhonnête (voire un brin pantouflard) de s’arrêter sur ce constat désabusé, drapé dans la certitude du prophète eschatologique. Ce raisonnement, aussi séduisant soit-il, souffre d’un angle mort que l'on se doit évidemment d'aborder : il arrive (rarement mais il arrive) que le réel tienne tête au rêve, voire finisse par le dépasser. Certaines œuvres ont en effet su franchir ce seuil que la théorie déclarait infranchissable, en offrant précisément ce que nul n’avait su imaginer faute d’en concevoir la possibilité. Il convient aussi de reconnaître à cette attente une valeur qui lui est propre. On parle évidemment de la fièvre collective qui précède une sortie de cette ampleur (déjà abordée par l'ami Kyujilo sur son papier - d'ailleurs complémentaire - sur la hype), les spéculations partagées et théories partagées entre amis, drapées dans une communion d'impatience, qui relèvent du phénomène social généralement agréable pour qui saura passer outre l'irrésistible appel du snobisme (dont l'auteur de ces lignes se rend évidemment coupable, parfois - souvent), corollaire à tout phénomène d'envergure du genre.
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Extracted and lightly reformatted for readability. · Source: fr
